« Je viens d’une Eglise où le cri des plus pauvres résonne.. »

Père Hubert Le Bouquin, frère capucin, vicaire général de Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran. Relecture de l’Université de la Solidarité et de la diaconie, partagée le dernier jour de l’université.

« Je viens d’une Eglise où le cri des plus pauvres résonne.. »

 

Notre Eglise d’Algérie ne représente presque rien dans le paysage algérien. Nous sommes peut-être quelques milliers de chrétiens catholiques dans un pays de 44 millions d’habitants répartis dans un pays 5 fois plus grand que la France. La majorité de notre Eglise est représentée par des chrétiens des migrants venant d’Afrique sub-saharienne qui ont traversé le désert et qui ont échoué en Afrique du Nord en attendant parfois des dizaines d’années avant de traverser la méditerranée sur des bateaux de fortune. Il y a aussi quelques centaines d’étudiants sub-sahariens et des travailleurs immigrés, philippins, coréens… Et de rares familles d’Europe. Et enfin ceux qu’on pourrait appeler volontaires de l’Eglise, prêtre, religieux, laïcs, un ou deux cent personnes. Voilà d’où je viens, d’où je vous parle…

Je vais vous dire ce que j’ai vu, entendu et compris à partir de ce que je suis comme personne et comme membre de l’Eglise d’Algérie.

Il y a quelques temps je suis allé porter une lettre d’une amie à un monsieur qui habite dans une petite ville à une trentaine de km de Tiaret, là où j’habite avec mes frères capucin. Je devais aller chez monsieur Moktar que je ne connaissais pas. Je savais seulement que son papa, il y a plus de soixante ans avait été tué par les fellaghas, les combattants algériens pour la libération de leur pays parce qu’il était soupçonné de collaborer avec l’armée française. Je cherchais donc la maison de monsieur Moktar et j’ai demandé dans le quartier à un monsieur qui m’a dit avant de m’indiquer la maison : « Ah ! Vous cherchez ce chien de Moktar. Ainsi plus de soixante ans après, monsieur Moktar est encore méprisé, traité de chien par ses plus proches voisins. J’ai été choqué par cette injure.

Mais j’ai compris ici à l’université de la diaconie et de la solidarité, je l’ai compris à l’école de l’Evangile et de la Syro-phénicienne que cette injure pouvait être transformée par la parole de cette pauvre dame en parole de bénédiction puisque « les chiens se rassasient sous la table les miettes qui tombent de la table des enfants ». Les chiens sont bénéficiaires comme les enfants de la surabondance d’amour de Jésus. Cela m’a rappelé Saint François, celui qui est à l’origine des capucins. Quand il a commencé à vivre selon l’Evangile son père qui n’était pas d’accord l’a rejeté et chaque fois qu’il entendait parler de son fils et de ses folies ou qu’il le rencontrait dans les rues d’Assise il le maudissait. Alors frère François a demandé à un pauvre de lui dire des paroles de bénédiction. Ainsi la malédiction se transformait en parole de bénédiction de la bouche d’un pauvre…

Les chiens je les ai retrouvés pendant l’université d’été sur la route des pèlerins de l’espérance. Les chiens sont les compagnons (compagnons signifie ceux qui partagent le même pain) des hommes de la rue qui peuvent devenir pèlerins d’espérance.

Je viens d’un pays sur les hauts plateaux d’Algérie où les hommes partagent la vie des animaux et quand je prends le car pour aller visiter les prisonniers migrants à 300 km de chez moi vers le Sahara, je suis serré contre les hommes emmitouflés dans leur djellaba toute imprégnée de l’odeur des moutons, de feu et de leurs propres humeurs. Cette odeur me prend à la gorge et me tourne le cœur. Mais j’ai appris à l’université de la diaconie et de la solidarité, je l’ai appris de la bouche des pauvres qui ont lu l’Evangile et qui l’ont eux-mêmes appris de la dame syro phénicienne, que cette odeur était celle de Jésus lui-même qui s’est fait tout proche des pauvres et des pauvres qui sont aussi algériens. A vrai dire je le savais déjà et en particulier par le pape lui-même qui dit aux prêtres qu’ils doivent sentir l’odeur des brebis, mais ce savoir a été confirmé par le savoir des plus pauvres. Et quand la parole des plus pauvres dit la même chose que la parole du pape c’est qu’il y a vérité de foi. Quand la parole des plus grands et la parole des plus petits disent la même chose alors c’est vrai, même si je ne sais pas qui, du pape et des plus pauvres, sont ceux qui sont en haut et celui qui sont en bas…

(…) Je viens aussi d’un pays où les hommes se balancent en psalmodiant les sourates du Coran, une autre parole qui vient d’en haut. Et quand nous avons gestué l’Evangile et le Notre Père avec vous j’ai pensé aux femmes et hommes de mon pays qui se tournent en vérité vers Allah et qui implore sa paix.

Je viens d’un pays où l’on parle où l’on prie Dieu Allah en arabe et quelle n’a pas été ma joie d’entendre Farah prier pour nous en arabe. J’étais ici chez moi.

Je viens d’une Eglise en Algérie dont le cœur brûlant est la diaconie. Car la diaconie, le service et la solidarité, sont le seul langage dont elle peut disposer pour exprimer l’amour du Christ pour le peuple algérien musulman. Elle n’a pas d’autres paroles que celle de l’humble service. Je viens d’une Eglise qui a connu ses témoins, ses martyrs de la diaconie et de la solidarité : Pierre Claverie évêque de mon Eglise d’Oran et ses compagnons morts pour ne pas avoir voulu abandonner le peuple algérien au moment de la guerre civile. Je nomme ces sœurs et frères qui bientôt sans doute seront déclarés bienheureux : Pierre, Henri et Paul Hélène (tués dans leur bibliothèque pour les enfants de la Casbah d’Alger), Angèle, Bibianne, Odette, Christian prieur de Tibihrine et ses frères Luc, Christophe, Michel, Bruno, Célestin, Paul, les pères blancs de Tizi Ouzou, Jean, Alain, Charles, Christian. Ils sont morts comme les quelques 200.000 algériens, hommes et femmes musulmanes qui ne voulaient se soumette au diktat de ceux qui  leur refusaient le droit d’emmener leurs enfants à l’école, de la centaine d’Imams qui ne voulaient pas prononcer de fatwas qui condamnaient mauvais musulmans ou les chrétiens des artistes, intellectuels journalistes qui ne voulaient pas se laisser humilier.

Je viens d’une Eglise dont la passion est la rencontre de l’autre différent par sa culture, par sa religion, par son histoire. Parce que Jésus, Dieu aime les algériens, les musulmans tels qu’ils sont et non pas tels que nous voudrions qu’ils soient… Je viens d’une Eglise qui se veut sacrement de la rencontre de l’humanité toute entière dans le corps et le cœur de Jésus.

Je viens d’une Eglise pauvre et de pauvres où les chrétiens qui se rassemblent le dimanche sont des migrants venus des pays d’Afrique sub-saharienne, qui vivent dans l’extrême précarité, pourchassés par la police, vivant dans les garages sans eaux, sans sanitaires. Des femmes qui doivent se prostituer, les hommes vivre de trafics les plus sordides. Je viens d’une Eglise ou le cri des plus pauvres résonne à chaque messe dans la petite cathédrale souterraine d’Oran.

Je viens d’une Eglise qui se veut citoyenne : qui a la volonté de se mettre au service de la société algérienne, d’apporter sa toute petite pierre à la construction d’une humanité plurielle et fraternelle où les différences ne sont pas des raisons de s’exclure mais au contraire de se valoriser les unes les autres dans une harmonie de mille couleurs et de symphonie musicale. Une société algérienne où chacun à sa place. Je viens d’une Eglise qui accueille des enfants des femmes des hommes tous musulmans pour les aider à grandir en humanité, en intelligence, en amour et liberté.

(…) L’Eglise est le signe donné par notre Dieu à l’humanité toute entière. Notre objectif est au-delà de l’Eglise le Royaume de Dieu déjà là mais encore à venir. L’Eglise n’est pas le Royaume de Dieu mais elle en est le signe, le sacrement. Nous ne pourrons jamais nous satisfaire d’être bien entre nous tant que nous ne serons pas allé à la rencontre de tous les hommes, les enfants et les femmes partout quelque soient leur appartenance religieuse. Non pas pour les amener à nous mais pour leur témoigner l’amour du Christ qui vient. Pour nous mettre au service de leur dignité, de leur humanité de leur liberté. Il me semble que Jésus n’a pas demandé à la dame syro phénicienne de devenir disciple, de devenir chrétienne. Ce que voulait Jésus c’est qu’elle soit rendue à elle-même, à son bonheur de maman.

© Crédits Photos : Fondation Jean Rodhain

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