« Expérimenter une manière de vivre ensemble »

Stagiaire à ATD Quart Monde pendant 5 mois, Margot raconte son expérience au sein du Mouvement et notamment son séjour à la maison de vacances familiales de La Bise, pour un chantier jeunes, début juin .

 

Lors de mon stage au centre national d’ATD Quart Monde, j’ai pu m’immerger dans la façon de fonctionner d’ATD Quart Monde grâce à la lecture de rapports et d’articles, à la rédaction de documents de synthèse et grâce à des réunions de travail sur différents projets en cours d’élaboration au sein du Mouvement. Ce premier contact avec les valeurs, les actions et la façon de fonctionner d’ATD Quart-Monde (notamment le fait de construire les actions avec les plus pauvres et non à leur place) m’a beaucoup marqué et m’a donné envie de vivre une expérience « sur le terrain » pour découvrir comment les concepts que j’avais découverts s’incarnaient au quotidien dans les actions du Mouvement. Les chantiers jeunes proposés par ATD Quart Monde m’ont semblé être une belle occasion de vivre cette aventure.

C’est ainsi que je suis arrivée à la Bise, une grande maison de vacances où ATD Quart Monde propose à des familles en situation de grande pauvreté de vivre un temps de repos et de détente partagé. Venus de tous les coins de France, nous étions huit jeunes à avoir fait le choix de rejoindre ce chantier, poussés par des motivations très différentes. Certains ne connaissaient presque pas ATD Quart Monde et venaient avant tout pour réaliser une action solidaire, d’autres, marqués par la lecture d’articles ou de livres publiés par ATD Quart Monde, souhaitaient profiter de cette semaine pour découvrir davantage le Mouvement, d’autres encore avaient déjà eu l’occasion de participer à quelques actions aux côtés d’ATD Quart-Monde et venaient pour réfléchir à un engagement plus durable.

Des temps de travaux manuels

L’idée d’un chantier jeunes est de se retrouver entre jeunes pour découvrir davantage l’action d’ATD Quart Monde, mais aussi pour participer à des travaux de rénovation. A la Bise, l’objectif « technique » de notre chantier était de construire une terrasse, afin de rendre la maison plus accueillante pour les familles qui viendraient y séjourner durant l’été. Ces temps de travaux manuels nous ont permis de nous initier à l’art de la construction de terrasse (mise à niveau du sol construction de drains, manœuvre de brouettes, pioches, pelles et râteaux…) et de vivre de belles journées en plein air, loin de nos routines quotidiennes.

Le travail était parfois long et intense, mais la force du groupe et l’envie que les travaux soient finis à temps pour que les familles en profitent cet été nous ont poussés à donner le maximum de ce que nous avions, avec motivation et bonne humeur. Si le chantier a si bien avancé c’est aussi grâce au soutien de plusieurs personnes retraitées des environs, qui sont venues nous prêter main forte et mettre leurs talents de bricoleurs au service du chantier. Ces moments partagés avec les « Amis de la Bise », du nom du collectif regroupant tous ceux qui viennent régulièrement donner un coup de main à la maison de vacances familiale, nous ont permis de goûter combien l’expérience de vie et les savoirs-faire de nos aînés sont de précieux trésors. Grâce à eux, nous avons non seulement enrichi le champ de nos compétences manuelles, mais également pu élargir l’horizon de nos réflexions en échangeant sur de nombreux sujets (architecture, histoire, politique, économie, écologie…). Plutôt qu’un chantier jeunes, nous avons en fait vécu un chantier inter-générationnel.

Au cœur d’un monde local

Avant de venir à la Bise, nous imaginions vivre une semaine au bout du monde, reclus au fond d’une vallée jurassienne avec, pour seule société, un petit hameau de trois maisons. Toutefois, loin de nous sentir en dehors du monde, nous avons au contraire eu l’impression d’être au cœur d’un monde local vibrant d’initiatives, visant à cultiver la richesse de son histoire, de ses écosystèmes et de son vivre-ensemble. Un soir, nous avons eu la chance de rencontrer Bernadette, une volontaire permanente d’ATD Quart-Monde qui a participé à la création de la maison de vacances de la Bise et n’a cessé de se battre pour que les vacances deviennent un droit accessible non seulement aux personnes ayant la possibilité de travailler, mais aussi à toutes les personnes qui, usées par la misère, ont tout autant besoin de temps de repos et de respiration.

Le lendemain c’est Claude, allié d’ATD Quart-Monde, qui est venu nous parler d’Eccofor, l’école de production créée pour permettre aux jeunes en situation de décrochage scolaire de se former à un métier tout en reprenant le chemin des apprentissages scolaires grâce à une démarche pédagogique taillée sur mesure. Un autre jour, c’est la fanfare locale qui s’est invitée à la Bise pour effectuer sa traditionnelle répétition hebdomadaire dans une des ailes de la maison. Puis Maurice, un producteur de lait du village voisin, est passé pour nous parler de la production du comté dans la région et de la coopérative qu’il a contribué à relancer avec quelques amis. Nous sommes également allés rendre visite à Clara et Clément, pour acheter quelques légumes dans la parcelle de permaculture qu’ils viennent de créer dans le hameau voisin.

Vers une « révolution pour un monde plus juste »

Tous ces moments nous ont permis d’ouvrir notre chantier jeunes sur un chantier plus vaste, celui de la transformation du monde par des personnes qui, là où elles sont, ont décidé de vivre pleinement leurs idéaux et de traduire en actions leur conviction qu’un autre monde respectueux du vivant et de la dignité de chacun est possible. Interrogée par l’un d’entre nous sur les limites d’un engagement local et la pertinence d’une révolution plus systémique et radicale, une des personnes rencontrées nous a laissé cette phrase à méditer : « Quand des choses vraiment belles se vivent, les gens viennent et rejoignent le projet. » Signe peut-être que la révolution pour un monde plus juste commence lorsque, chacun, nous commençons à vivre nos idéaux et à les traduire en actions concrètes.

Le chantier jeune nous aura aussi permis de savourer le cadre naturel exceptionnel de la reculée d’Arbois. Nichée au fond d’une vallée verdoyante, la maison de la Bise est entourée de grands arbres protecteurs, de pentes boisées et de vallons aux parois pierreuses. Au fond du jardin coule la Cuisance, une petite rivière qui offre de belles opportunités de baignades, de pêche ou de canoë. Attenants à la maison, le potager et le compost sont aussi un moyen de cultiver le lien à la terre. Cet environnement empli de calme et de beauté nous a permis de goûter à un mode de vie moins tumultueux, qui invite à ralentir, à contempler et à retrouver le sens de l’essentiel.

Enfin, au-delà de la terrasse, ce chantier nous aura aussi permis de construire de très fortes amitiés et d’expérimenter une manière de vivre ensemble qui allie simplicité, partage en profondeur et enrichissement mutuel. Pendant et après les temps de chantier, nous avons refait le monde, chacun osant partager ses doutes, ses révoltes, ses convictions. En fil rouge de nos discussions, la question du  « sens de notre présence au monde » (pour reprendre les mots de l’un de nous) et des moyens à notre disposition pour changer la société. Alors qu’aucun d’entre nous ne se connaissait au début du chantier, nous avons été impressionnés par la rapidité avec laquelle nous avons appris à nous découvrir, à oser être entièrement nous-même et échanger en profondeur sur des sujets très personnels. Comme l’a dit, de façon très touchante, un des jeunes : à la fin du chantier, nous avions l’impression d’avoir formé une petite famille à l’intérieur de la grande famille d’ATD Quart-Monde.

« Poursuivre le chantier pour l’éradication de la misère »

Ainsi, cette semaine passée avec notre tenue de chantier, pelles et brouettes à la main, à refaire le monde tout en creusant et ratissant la terre nous aura permis de vivre bien plus qu’une expérience manuelle. Elle nous aura permis de découvrir l’esprit de la Bise et de plonger dans ce qui se vit depuis quarante ans dans cette maison de vacances. Elle nous aura permis d’expérimenter au jour le jour le « vivre et faire » ensemble qui structurent l’action d’ATD Quart Monde. Enfin, elle nous aura permis de toucher du doigt le principe de « l’alliance », si cher au Mouvement, et qui invite à aller à la rencontre d’autres milieux et d’autres acteurs pour faire avancer le combat contre la misère. A la Bise, cette alliance se traduit par les multiples liens que le projet-pilote tisse avec les habitants de la région et les multiples dynamiques dont ils sont les porteurs.

Ces quelques jours nous aurons permis de creuser nos questionnements, de ratisser les allées de nos modes de vie et de nos idéaux, de faire le plein de brouettes de témoignages et de rencontres marquantes afin de repartir avec de solides fondations pour poursuivre, chacun selon nos sensibilités, nos profils et nos envies, le chantier pour l’éradication de la misère et l’édification d’un vivre-ensemble respectueux de la dignité de toute personne. 

Margot Fourreau

ATD Quart Monde

 

 

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