Le “ 30 ”, un sas entre la prison et la liberté

 

A Strasbourg, des hommes terminent leur peine de prison en dehors des murs.

 

Ce sas entre la prison et la liberté, fondé par Caritas Alsace, leur permet de reprendre leur vie en main : refaire leurs papiers d’identité, chercher un travail, un logement, voir leurs proches…  Un travailleur social, une psychologue et des bénévoles les accompagnent.

« Après une sortie sèche ? J’aurais recommencé mes conneries. »

Mickaël, 38 ans, se présente comme un « dealer international ». La sortie sèche, c’est une sortie de prison sans préparation à la vie d’après. Installé dans la cour du “30”, une bâtisse couleur crème, Mickaël observe Mathieu1  41 ans, qui dispute une partie d’échecs avec Alain, un bénévole leur rendant régulièrement visite. Mickaël est impressionné par l’aisance de Mathieu devant l’échiquier. Mickaël et Mathieu séjournent actuellement au 30 : ils terminent ici leur peine de prison. Les résidents y restent en moyenne six à sept mois avant leur libération.

Situé dans un beau quartier de Strasbourg, le 30 est « une maison à caractère familial », aime dire Bernard Rollin, travailleur social en charge du lieu.

Lors de sa création par Caritas Alsace en 2011, la structure était au 30 d’une autre rue. Au fil des déménagements, le nom est resté. L’objectif ? « Offrir un sas pour permettre aux personnes de retrouver leur place dans la société », résume Bernard.

Un trousseau de clés au cou, il fait le tour de la maison. À l’étage, les chambres. La maison accueille jusqu’à huit résidents. Chacun a sa clé. Au rez-de-chaussée : la cuisine, la salle à manger, le bureau de Bernard et celui d’Ana-Paula Vidal, psychologue.

Chaque résident doit la voir à son arrivée. Les rendez-vous s’adaptent ensuite aux besoins de chacun. La psychologue aide notamment les résidents « à repérer quand ils ont besoin d’aide ». Elle aide certains à surmonter leurs addictions.

Dans leurs échanges, une question revient : comment retrouver sa place de père après des années d’absence ? « Certains hommes n’appellent pas leurs enfants lorsqu’ils sont fâchés avec leur compagne ou ex-compagne. Je les aide à distinguer les deux relations. On parle souvent de la pension alimentaire. Certains disent : “Je donne quand je veux, si je veux.” On travaille sur la constance et la présence. »

Prendre son envol

Mathieu, le joueur d’échecs, est arrivé il y a à peine dix jours. Il a passé sept ans en prison. « La semaine dernière, je suis allé au Pôle emploi à pied, puis à la Caf [Caisse d’allocations familiales], de l’autre côté de la ville. En centre de détention, on fait un courrier et on attend que ça se passe. Ici, on fait les démarches nous-mêmes. »

Aux nouveaux, Bernard Rollin met « un peu la pression ». L’idée n’est pas qu’ils s’éternisent ici, mais qu’ils prennent leur envol. Pour cela, il faut : refaire ses papiers d’identité (souvent, ils expirent en prison) ; ouvrir un compte bancaire (l’administration pénitentiaire gère l’argent des détenus) ; déclarer son changement de situation vis-à-vis de l’Assurance maladie (les détenus relèvent d’un régime particulier) ; s’inscrire à Pôle emploi, à la Caf, faire une demande de RSA…

Certains résidents doivent apprivoiser Internet, auquel ils n’ont pas accès en prison. La numérisation des services publics rend son usage incontournable.

Jeff, 48 ans, tend une feuille A4 : une liste d’identifiants et de mots de passe. Pôle emploi, agences d’intérim, boîte e-mail… Il vient de rajouter à la main ceux de son compte Ameli.

L’informatique ? Il se débrouille. Mais Internet le rend fou. La dernière fois qu’il a voulu se connecter à sa boîte e-mail, il a failli jeter l’ordinateur par la fenêtre, assure-t-il. « M. Rollin m’a entendu m’énerver, il est vite venu voir. »

À leur sortie de prison, les personnes n’ont aucun revenu. Beaucoup ont des indemnités à payer à des parties civiles. Et il est difficile d’expliquer à un employeur un trou de plusieurs d’années sur un CV.

Mickaël : « J’ai un peu modifié mon CV pour que ça ne se voie pas. Des petits trous ça passe, mais pas un trou de six ans et demi ! Aujourd’hui, je suis dans une boîte d’intérim qui sait d’où je sors. »

Plusieurs résidents, comme Mickaël et Jeff, sont aujourd’hui intérimaires. Ils reversent 10 % de leurs revenus au 30 pour participer aux frais d’hébergement.

Un défi : gagner la confiance d’un bailleur

En réalité, le logement représente 20 à 30 % du budget d’un ménage modeste et après une incarcération, se loger n’est pas simple. Jeff a prolongé de deux mois son séjour au 30, faute d'appartement.

Selon une étude réalisée par le Secours Catholique et Emmaüs France 2 alors que 8 % des personnes sont sans abri au moment de leur incarcération, elles sont 28 % à se retrouver sans logement à la sortie.

Beaucoup de ceux qui vivaient en couple se sont séparés et n’ont plus de domicile. Ceux qui vivaient seuls n’ont pu payer les loyers ou le crédit. À la sortie, gagner la confiance d’un bailleur ou d’un propriétaire un vrai défi.

Tisser de nouveaux liens est une autre des missions du 30. Lune, 27 ans, étudiante en sociologie et bénévole, participe à la vie de la maison. Pour elle, l’une des difficultés des résidents est de se créer « un nouveau champ relationnel ». « Certains sont pris dans des liens nocifs. Il faut une vraie énergie pour créer d’autres types de liens. » La présence de bénévoles comme Lune et Alain a surpris Mickaël. « Ils viennent pour nous gratuitement ? » Dans son monde d’avant, tout se payait.

Impatient que cette partie d’échecs à laquelle il ne comprend rien se termine, il essaie de décourager Mathieu : « Laisse tomber, c’est pas pour toi ! » Impassible, ce dernier lui rétorque : « Dans mon cerveau, il y a des tiroirs qui se sont fermés. Il faut les rouvrir ! »

Aurore Chaillou

Journaliste au SCCF

Source : Secours Catholique Caritas France

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