À Reims, « on ne pouvait pas laisser les personnes sur le carreau »

Lors du premier confinement, l'accueil de jour du Secours Catholique, à Reims, avait dû fermer à cause du risque sanitaire.

 

Pour le reconfinement, l'équipe a décidé de garder les locaux ouverts, en respectant les normes de sécurité, pour permettre aux personnes sans-abri de venir prendre un café et souvent une douche, laver leur linge, discuter... Une tournée de rue est organisée chaque matin pour informer de l'existence du lieu.

 

8h45, ce mardi  17 novembre 2020, dans le centre-ville de Reims. Émeline, Jade et Marine quittent l’accueil de jour du Secours Catholique, 20 rue des Poissonniers, pour entamer la tournée de rue quotidienne.

Le ciel bleu et dégagé est trompeur. La matinée est fraîche. Les trois jeunes femmes emmitouflées dans leurs anoraks pressent le pas pour se réchauffer. Les rues sont désertes. Le silence qui y règne est parfois troublé par le bruit de travaux.

CENTRE-VILLE DÉSERTÉ

Rue de Thillois, deux ouvriers, repérables à leurs gilets jaunes, s’activent à l’étage d’un échafaudage. Cent mètres plus loin, place Drouet d’Erlon, un livreur « Deliverroo » patiente au téléphone, debout à côté de son scooter. Le coin est à peine plus animé. On y croise un joggeur, deux ou trois personnes qui semblent se rendre au travail ou aller faire leurs courses. Aucun sans-abri.

Lors du premier confinement, au printemps, « les personnes à la rue avaient quitté le centre-ville verrouillé par la police, raconte Émeline. Elles ont mis du temps à revenir. Et là, depuis le reconfinement, elles l’ont à nouveau déserté. »

Pour aller à leur rencontre, il faut donc s’aventurer en périphérie de la ville, dans les zones moins peuplées. Jade propose de se rendre rue de Clairmarais. La veille au soir, lors d’une tournée avec la Croix-Rouge, elle y a croisé six personnes qui dormaient sous la tente dans un terrain vague.

« La journée, l’une d’elles reste garder les affaires, pendant que les autres vont faire la manche en ville ou prendre un petit déjeuner, se laver et dormir un peu au chaud dans des foyers », explique-t-elle. Lorsque les jeunes femmes arrivent aux abord de la friche, aucun bruit n'émerge des tentes. « On ne va pas les réveiller », dit Émeline.

C’est au bord du canal de Reims, à l’orée d’un bosquet, qu’elles finissent par croiser Philippe. Longue barbe grise et casquette militaire, Philippe est un habitué de l’accueil de jour du Secours catholique. Cet homme de 55 ans vit dehors depuis 2003. Il a installé sa tente il y a dix ans dans ce coin boisé, à l’écart de la ville. Émeline ne l’avait pas revu depuis le début du second confinement.

« En ce moment, je viens rarement en centre-ville, pour éviter de me prendre une amende, explique-t-il. Je ne vais plus qu’une à deux fois par semaine faire la manche place d’Erlon. Je mets un masque et je remplis une autorisation en cochant la case " besoin alimentaire ". »

Pour prendre une douche, il se rend sur le parking d’une cartonnerie qui jouxte la voie ferrée. « Tous les jours, la maraude citoyenne rémoise s’y installe. J’en profite aussi pour me ravitailler, parce que la manche ça ne paye pas trop en ce moment… »

C’est pour informer de l’ouverture des locaux rue des Poissonniers, tous les matins de 9h à 12h, qu’Émeline, Jade et Marine effectuent leur tournée depuis une semaine. « On croise des personnes qui ne connaissent pas l’accueil ou qui pensent que c’est réservé aux catholiques, expliquent-elles. Parfois, les gens ne sont pas intéressés, mais on discute un peu. Et, en fonction de leurs besoins, on peut les orienter vers d’autres associations ou acteurs sociaux. »

Lors du confinement du mois de mars, l’accueil avait dû fermer pour des raisons de sécurité sanitaire. Cette fois-ci, l’association a décidé de le laisser ouvert en respectant des consignes strictes : pas plus de six personnes accueillies à la fois, port du masque obligatoire et lavage de main au gel hydro-alcoolique en entrant. « On ne pouvait pas laisser les personnes sur le carreau une nouvelle fois », explique Émeline. « Humainement, on a très mal vécu le fait de devoir fermer au printemps », confie Pascal, un bénévole.

BOUCHE-À-OREILLE

Assis à une table, débarrassé de son sac à dos, Steven touille son café. « Ça fait du bien le matin, on a la bouche moins sèche », plaisante-t-il. Ce jeune homme de 35 ans est à Reims depuis trois semaines. Originaire de la Meurthe-et-Moselle, il ne connaît personne ici mais s’est dit que ce serait plus facile d’être dans une grande ville pour trouver du travail. Et puis, il y a eu le reconfinement. Il s’est inscrit dans une agence d'intérim, « mais pour l’instant ça ne mord pas ».

En attendant de dégoter du boulot et un logement – « j’ai lancé une demande avec le Samu social », précise-t-il-, il dort dehors, à la gare, derrière des escaliers. « Ce n’est pas facile de trouver un coin où se cacher un peu. Il y a surtout des porches d’entrée ici. » Il a entendu parler du Secours Catholique par le bouche-à-oreille. Il apprécie d’y trouver des douches, des toilettes, une machine à laver, un ordinateur pour aller sur internet, de se faire conseiller aussi  – « ils m’ont orienté vers d’autres structures comme le CCAS ».

Veste en cuir et bonnet gris, Rachid a passé la nuit devant la Caisse d’épargne. Il lui arrive parfois d’être hébergé par un ami. Sinon, c’est la rue. « Quand il va se mettre à faire vraiment froid, ça va être dur », appréhende ce quadragénaire.

À côté de lui, Christophe, 58 ans, est logé en appartement. Cela fait une dizaine d’années qu’il fréquente l’accueil. Il vient pour ne pas rester isolé. « Ici, il y a les bénévoles, c’est sympa. On voit les copains. » L’après-midi, il va au foyer Saint-Vincent de Paul pour jouer à la belotte.

« L’écoute est, avec les douches, ce que recherchent le plus les personnes qui viennent ici », observe Émeline. C’est un service indispensable, surtout en temps de confinement, estime-t-elle.

Benjamin Sèze

Journaliste SCCF

Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique

Source : SCCF

 

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