« Il a fallu que je réapprenne à parler aux gens »

 

Ils ont entre 18 et 25 ans, et vivent un peu partout en France. Leticia, Damir, Jimmy, Océane, Léa et Steffy ont pour point commun de connaître ou d'avoir connu des situations de grande pauvreté.

Le témoignage de Leticia, 24 ans

 « J’ai grandi dans le cadre de l'Aide sociale à l'enfance (Ase), si bien qu'à 18 ans, j'ai pu signer un Contrat jeune majeur (CJM). C'est un contrat renouvelable jusqu'à l'âge de 21 ans. J'étais financée à hauteur de 480 euros par mois (pour le reste à charge de loyer, l’assurance logement, le téléphone, la vie courante). En contrepartie, je devais avoir un projet professionnel.

Mon premier projet, c’était de continuer le lycée et de passer mon bac pour aller à la fac de sport, à Nancy. Théoriquement, je devais bénéficier, dans le cadre de ce contrat, d'un accompagnement via l’Ase. Mais en pratique, je me suis retrouvée seule, sans réel suivi.

J’ai passé mon bac. Mais je n'ai tenu que deux mois à la fac. J’ai dû arrêter car financièrement, je ne m’en sortais pas. Les trajets en train entre Épinal et Nancy me coûtaient trop cher. Ils n’étaient pas financés par le Conseil départemental (dont dépend l'Ase. Ndlr), car Nancy est dans le département d'à côté, en Meurthe-et-Moselle, du coup, il y a eu un vide dans la gestion de mon dossier.

Baisser les bras

Après que j'ai quitté la fac, un nouveau contrat s'est mis en place. Cette fois-ci, le projet était de trouver un appartement puis un projet professionnel. Pour l'appartement, ça a été rapide, mais pour le projet pro, cela a pris plus de temps. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire. J’étais censée me renseigner sur le dispositif « Prêts à bosser », aller les voir… Mais je ne l’ai pas fait.

J’étais seule, isolée en appartement, j’avais un peu peur de l’inconnu. Je n’osais pas me rendre là où la conseillère me disait d’aller. Il aurait fallu qu’elle m’accompagne physiquement au moins pour la première rencontre. Mais je n’ai jamais osé lui demander. Et, elle, ne m’a jamais demandé pourquoi je n’y allais pas, ni cherché à savoir dans quel contexte je vivais. 

Elle a dû considérer que je n’étais pas motivée car nos rendez-vous se sont espacés. À la fin du dispositif, je ne la voyais même pas une fois par mois. J'ai perdu le moral et confiance en moi. J'ai fini par complètement baisser les bras.

Quand j’ai eu 21 ans, en octobre 2018, ils ont mis fin au contrat car je sortais du dispositif de l’Ase. À ce moment-là, ils ont tout lâché, il n'y a pas eu de transition vers autre chose. Je n’avais plus aucun suivi ni revenu. 

Je suis restée dans l’appartement, même si je ne pouvais pas régler le loyer. Mon reste à charge était de 18 euros. Dit comme cela, ça ne paraît pas grand-chose, mais je ne pouvais pas les payer. Pour le reste, je me suis débrouillée avec mes économies et le système D.

C'est ma marraine - la seule personne qui me rendait parfois visite - qui, réalisant au bout de quelques mois ma situation (je ne lui en parlais pas), a pris rendez-vous pour moi avec une assistante sociale. Celle-ci m'a orientée vers la mission locale - dont je n'avais jamais entendu parler - qui m'a trouvé une place aux ateliers d'insertion du Secours Catholique d'Épinal.
 
Quand je suis arrivée aux ateliers, en mars 2019, socialement, c'était le néant. Il a fallu que je reprenne l’habitude de voir du monde, que je réapprenne à parler aux gens : « Est-ce que je leur dis ça ? Est-ce que ça les intéresse ? » Si on m’avait mis dans un dispositif d’insertion, type Garantie jeune (aujourd'hui Contrat d'engagement jeune. Ndlr), je n’aurais pas été réceptive. 

Mon projet principal, à ce moment-là, était de resocialiser et de reprendre confiance en moi. Quand on a été autant isolé et en situation d'échec, on a l’impression qu’on ne sait plus rien faire. On n’arrive plus du tout à se projeter. Déjà, penser à la journée du lendemain est très difficile. Alors imaginer un projet, c’est impossible. Mais quand on est perdu, ça ne se perçoit pas forcément ; la personne en face de nous peut avoir l’impression qu’on n’a juste pas envie, qu’on s’en fiche. Aux ateliers du Secours Catholique, les bénévoles ont été compréhensifs et bienveillants. Ils ne m'ont pas brusquée, mais laissé le temps, étape par étape.

J'ai découvert et redécouvert des capacités. Mon écoute et mon empathie, par exemple, que j’ai appris à la ré apprivoiser. Car au bout de deux ans où je n’avais plus personne à écouter, je n’écoutais plus que moi-même. Et encore… Et je n'avais plus d’empathie que pour moi-même.

Aujourd’hui, j’ai un projet : l’animation auprès de personnes âgées. J'aime le contact avec elles. Elles sont plus facilement à l’écoute et ont des choses à nous apprendre sur leur vie passée, leurs expériences. Je vais passer le BAFA, puis je vais intégrer une formation. 

Manque d’information

Actuellement, je vis du revenu lié aux ateliers d’insertion, versé par l’association Ares : entre 250 et 300 euros par mois. Je reçois également une prime d’activité de la Caf : entre 150 et 250 euros selon ce que je touche par ailleurs. Je suis installée dans un hébergement pour jeunes sortant de l’Ase, pour lequel je verse une participation de 50 euros par mois.

Financièrement, je fais comme je peux. Je m'approvisionne en partie aux Restos du coeur et j’ai l’avantage de ne pas payer un gros loyer. Mes charges fixes sont mes abonnements téléphoniques et de transport. Et je m'accorde un loisir : un abonnement streaming Netflix. 

Avec le recul, je pense qu'il a manqué des gens derrière moi pour m'expliquer vers où on pouvait aller. Il y a un manque de communication et d'information sur les droits et sur les dispositifs qui sont accessibles aux 18-25 ans. Et un manque de lien, aussi, entre les différentes personnes ou structures qui sont en charge de l'accompagnement des jeunes. Comment cela se fait qu'à la fin de mon CJM, personne ne m'ait informée de qui je pouvais aller voir ni des possibilités qui existaient pour la suite ? »     

Benjamin Sèze

Journaliste

Secours Catholique – Caritas France

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Source : Secours Catholique - Caritas France

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