Martine, habitante à « Providence »

 

Interview de Martine Fernet par Christophe Parel, responsable communication de l’Union Diaconale du Var

 

Martine habite dans un appartement de la maison Providence à Toulon depuis l’été 2019. Son parcours de vie peu banal et toutes les difficultés qu’elle a rencontrées font ce qu’elle est aujourd’hui : une femme libre, debout, à la foi solide comme le roc et ouverte aux autres.

Membre de la Fraternité Saint-Laurent, elle est engagée au sein du conseil de maison et plaide pour que les liens se développent entre les habitants. 

 

Peux-tu nous dire d’où tu viens et quelles ont été les grandes étapes marquantes de ta vie ?

J’ai 69 ans et demi et je suis originaire de Besançon en Franche Comté. J’ai été mariée et j’ai 4 enfants dont 1 est mort à 20 ans dans un accident de voiture.  J’ai connu des grosses galères : un divorce, la séparation avec mes enfants, je me suis retrouvée à vivre dans la rue, je suis tombée dans la drogue et l’alcool…

J’ai vécu 7 ans de galère dont 2 que j’ai passés dans la rue : il faisait -5° lors de ma 1ère nuit dehors à Besançon. Être une femme dans la rue dans les années 70 c’était très difficile : nous étions au début de la crise sociale et les dispositifs d’accueil et d’hébergement étaient principalement destinés aux hommes…

Un jour, alors que j’étais dans la rue, des personnes que je connaissais m’ont invitée à diner chez elles. Elles ont alors béni le repas : cela me semblait complètement saugrenu… A la fin du repas elles m’ont dit : « Martine tu ne peux pas continuer comme ça », et elles ont alors prononcé cette phrase fatidique « Jésus t’aime ». Cette phrase m’a mis KO !

Je me suis mise à pleurer, ce qui ne m’était pas arrivée depuis des années, j’ai complètement craqué.

Les personnes qui m’avaient invitée ont vu qu’il se passait des choses qu’elles-mêmes ne contrôlaient pas et elles m’ont invitée à rester dormir : cette nuit-là j’ai parlé avec le bon Dieu, je l’ai engueulé pour tous les malheurs qui m’arrivaient…  En fait, nous avons fait connaissance l’un avec l’autre…

Et alors j’ai pris conscience dans ce cœur à cœur avec Dieu que la vie était un cadeau, que j’avais la chance d’avoir des enfants, que j’avais vécu des choses belles et qu’il fallait absolument que je me ressaisisse.

 

C’est ainsi que ta vie a basculé ?

Oui, ce soir-là j’ai rencontré Dieu à travers des personnes qui ont osé me dire que Jésus m’aimait. Cette phrase m’a chamboulée et à travers cela, les larmes sont venues… J’ai compris que la vie était un cadeau et que je l’abimais avec la drogue, l’alcool et qu’il fallait que je me reprenne. Cette rencontre m’a permis de me restructurer, me resocialiser et guérir de mes addictions surtout de l’alcool et après de la drogue grâce à une aide médicale.

Le grand cadeau qui m’a été fait est que j’ai pu récupérer mes enfants qui avaient été placés dans des foyers de la DASS et j’ai pu aussi me réconcilier avec ma famille. J’ai pu me reconstruire en tant que maman, femme et enfant de Dieu.

Plus tard, j’ai rencontré un prêtre catholique avec qui j’ai beaucoup partagé et qui m’a fait rencontrer le Christ en tant qu’Homme : il m’a montré comment Dieu se vit dans notre humanité, j’ai alors découvert un Dieu incarné.

J’ai également découvert l’Eucharistie, surtout après la mort de mon fils Stéphane, tué à 20 ans dans un accident de voiture un 1er janvier… Suite à ce drame, je me suis mise en colère contre Dieu et je ne lui ai pas parlé pendant 3 mois. Un jour, en me promenant dans un jardin, je me suis arrêtée devant une statue de Marie et j’ai vu comme une larme couler sur son visage. Elle m’a alors dit « moi aussi j’ai perdu un fils ».

Aujourd’hui j’ai une relation très forte avec mon fils Stéphane, sans doute encore plus belle que si il était encore sur terre : croire à la résurrection c’est ça, Dieu est merveilleux !

 

Peux-tu nous dire comment tu es arrivée à Toulon ?

C’était en l’an 2000, j’avais alors 50 ans, et dans la bible c’est une année de jubilé. J’avais souhaité prendre une année sabbatique, mes enfants étaient « casés ». Pourtant j’avais une bonne situation professionnelle : je travaillais comme agent d’accueil au Crous de Besançon, j’étais fonctionnaire.

J’avais fait une demande de logement social et à la fin août 2001 je me suis installée à la Cité Rodeilhac, à Toulon où j’ai vécu 20 ans. J’ai beaucoup apprécié cette vie de cité, surtout au début, grâce à une ambiance populaire et conviviale à travers laquelle tout le monde se reconnait.

Peu à peu le contexte s’est dégradé et les dix dernières années ont été difficiles en raison du trafic de drogue, la montée de la délinquance… De plus, j’habitais au 4e étage sans ascenseur, et j’étais gênée par des problèmes de santé avec l’arthrose et deux prothèses de hanche….

J’ai alors à nouveau fait une demande de logement auprès des offices HLM mais je n’ai pas eu de réponse pendant 5 ans…

Grâce à une aide providentielle et à la volonté du bon Dieu, le diocèse a accepté que je m’installe dans un appartement de la maison Providence. Pour moi c’est vraiment un cadeau de Dieu de pouvoir vivre  dans cette maison Providence !

 

Après avoir traversé toutes ces épreuves, qu’est-ce qui te fait te tenir debout ?

Ma relation à Dieu, ma foi, les contacts avec les frères, les sacrements, le temps que je passe avec Dieu car j’ai besoin de ces moments de dialogue avec lui, et mes enfants bien sûr aujourd’hui âgés de 52, 51 et 48 ans.

Ma fille habite Toulon et les autres sont restés en Franche Comté, j’ai également un petit fils de 11 ans.

Dieu est en moi et moi je suis en lui, c’est comme dans un couple !

Comment relies-tu ton parcours de vie, quels sont les liens que tu fais ?

La vie est un don de Dieu : si je n’avais pas vécu toutes ces galères je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui, ces galères m’ont construite et ont donné un sens à ma vie.

Il y a un avant et un après le 27 juillet 1981 à 22h30 environ, jour et heure où j’ai rencontré Dieu, au bord d’une écluse, lieu hautement symbolique.

J’ai appris à lire les événements et à les comprendre : tout est beauté et merveille !

Ce qui n’empêche pas d’avoir des choses dures à vivre : j’avais beau être convertie mon fils Stéphane est mort quand même, mais j’ai en moi la trinité et la liberté, je me moque de ce que les autres peuvent penser, je suis moi un point c’est tout !

 

Quels sont tes engagements ?

Je suis membre de la Fraternité Saint-Laurent, qui est chargée de l’animation spirituelle de la diaconie. L’objectif est de permettre aux personnes isolées et fragilisées par la vie de pouvoir découvrir la parole de Dieu. Mon engagement est de provoquer des rencontres autour du partage de la Parole car c’est le cadeau que je veux faire à ces personnes. Ces temps de rencontres se veulent conviviaux : la parole peut se dire et c’est là que tu peux apporter ta parole. A travers ce climat de confiance on peut apporter la parole de Dieu : pour moi c’est cela évangéliser.

Depuis que je vis à la maison Providence (je m’y suis installée le 20 juillet 2019), je participe aux Eucharisties du matin : moi qui suis plutôt lève tard je me lève à 7h tous les matins, c’est le bon Dieu qui me réveille ! J’anime également un temps de partage de la parole ouvert à tous et qui réunit 10 à 15 personnes chaque 2ème mardi du mois entre 14h30 et 16H30. Je viens aussi partager le repas du jeudi midi avec l’équipe du secrétariat général pour découvrir, connaitre et rencontrer le personnel. Nous partageons ensuite un temps de prière pour celles et ceux qui le désirent. Sinon je n’ai pas particulièrement d’autres engagements dans la société : je suis à la retraite et j’en profite pour me reposer !

 

Quel sens donnes-tu au fait de vivre ici et comment est-ce que tu définis la maison Providence ?

Je le vis comme un cadeau : j’ai un appartement très beau et confortable, avec un ascenseur et un bon voisinage : la communauté des sœurs, les prêtres, le secrétariat général, les habitants…Je vis cela comme une nouvelle vie, dans le repos, l’écoute et le partage avec les autres, une vie de retraitée tranquille et sereine !

L’immeuble Providence est comme une maison : c’est un lieu où l'on est bien et où on se repose, et rentrer à la maison c’est précieux quand tu n’en as pas eu ! J’aimerais maintenant qu’un lien convivial puisse se développer entre tous les habitants, quelle que soit leur foi, car dans une maison on vit ensemble et on partage des moments de convivialité. Nous avons récemment créé un conseil de maison : l’objectif est de voir ensemble comment créer ces espaces avec les autres habitants, être à l’écoute, comment être et vivre ensemble, être un lien avec les habitants…Nous nous réunissons toutes les 6 semaines et nous avons déjà organisé un 1er événement le 6 décembre pour fêter le 7e anniversaire de la maison Providence…

 

Côté projets, on aimerait organiser la fête des voisins et la fête de la musique : nous avons d’ailleurs le projet de monter une chorale dans la maison.

Pour résumer, ce que j’apprécie ici c’est le calme et la sérénité de la maison, et mon seul regret est qu’il n’est pas facile de créer du lien avec les habitants.

Souhaites-tu ajouter quelque chose pour terminer cette interview ?   

Je désire continuer à être qui je suis, tout en restant ouverte et disponible pour partager avec les autres !

Propos recueillis par Christophe Parel, responsable communication de l’UDV.

 

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