Témoignage d’un ex-baroudeur

Yvon martin et sa chatte Lilli Servons la Fraternité

 

 

 

Pour moi, il faut refuser la misère partout, il faut agir, faire quelque chose pour les personnes démunies, les SDF. Moi j'ai été SDF pendant 25 ans. J'ai bourlingué à travers toute la France.

Quand on n’a pas connu la misère, on ne connaît pas la misère des autres ; on ne sait pas ce que c'est la misère.

La rue c'est la jungle. Je faisais beaucoup de stop et les gens me prenaient tout le temps. Avec ceux qui me prenaient en stop on discutait, on buvait un coup, on partageait. En général, les gens qui te prennent en stop, c'est des gens qui sont sympas. Certains m'ont hébergé, m'ont aidé. Quand j'étais sur la route, j’étais toujours propre ; je ne sentais pas l'alcool. Mais être propre dans la rue, c'est toute une organisation.

Dans la rue le plus dur, c'est pendant l'hiver ; c'est beaucoup plus dur en hiver. Dans la rue, j'ai aussi connu des gens qui sont morts par l'alcool. Moi-même parfois, j'ai un coup de Trafalgar et j'ouvre une bouteille. Et moi quand je commence quelque chose, je le finis. Mais souvent, je n'ai pas envie de commencer car je ne sens pas le besoin de boire et je ne bois pas.

Dans l'ensemble, je n’ai pas beaucoup dormi dehors. Je m'arrangeais toujours pour trouver un gîte. L'été ça va mais l'hiver quand il fait -5, -6 dehors ce n’est pas pareil. J'étais équipé ; j'avais tout ce qu'il fallait mais il fait quand même froid. Dans les foyers, ce n'est pas évident de dormir avec quelqu'un que tu ne connais pas. Dans la nuit, il peut te faire n'importe quoi ou te prendre tes affaires. Quand on est dans la rue ou même en foyer, il faut faire attention à tout, car on peut se faire tout piquer.

Je suis né au Vietnam. J’étais dans un orphelinat, je ne parlais pas français comme maintenant. J’ai été rapatrié du Vietnam à la France en avion avec les orphelins de guerre en 1956. Puis j’ai été recueilli par des frères, puis chez les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul ; j'avais 10-11 ans. Les soeurs m'ont transmis la foi. Je dirais même que les soeurs m'ont donné la foi. Puis j'ai été adopté. On allait tout le temps à la messe et c'est là que j'ai fait ma communion solennelle. Et depuis ce temps, j'ai toujours gardé ma foi et mes prières.

Pour moi la prière c'est important. J’ai un petit oratoire, et parfois dans la nuit je me réveille, je prie pour tout le monde ; je suis concentré ; je suis calme.

Quand j'étais dehors, la prière, ça m'a permis de tenir le coup. Le Seigneur me suit partout ; il me protège.

Depuis 3 ans, j'ai un appartement. Je suis à la retraite. Je ne suis pas souvent chez moi. De temps en temps, je prends mon sac, ma chatte Lili et on prend la route. Je rentre quand j'ai envie de rentrer.

Peut-être à 80ans, je ne pourrai pas faire de grands voyages. Alors je resterai chez moi avec mon chat.

Certains de mes copains routards disent qu’avoir un appartement, c'est une sorte de contrainte. Moi je leur dis qu’à 72 ans, Il est temps de me poser.

Parfois, on n’a pas le choix d’être dans la rue. On a des ruptures de famille ou d'autres problèmes. Il y a même des gars qui ont un travail et dorment dans leur bagnole. Ils n’ont pas le choix. D’autres veulent rester dans la rue jusqu'à leur mort. C'est leur choix ; c'est leur vie. Moi je ne les juge pas.

Moi quand j'étais à la rue, je ne cherchais pas d'appartement. Je n’avais aucune raison de me poser ; mais quand j'ai eu une opportunité, je ne l'ai pas lâchée. J’ai rencontré une famille à Mauvezin qui m’a permis de rencontrer d’autres personnes. Ça m’a donné une raison de me poser. J’ai eu une chance et une chance, ça ne se loupe pas.

Pour faire la route, il faut être costaud physiquement et moralement. Il y en a qui ne le font pas ; il faut aussi avoir le moral. Quand je regarde ma vie, je suis content aujourd'hui d'avoir un toit sur ma tête, d'être chez moi. Je ne regarde pas en arrière et je suis content de finir ma vie comme ça avec ma Lili.

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