"En des temps incertains"

Marc de Montalembert

Le jour de l’Annonciation, les cloches de toutes les églises ont sonné pour manifester notre fraternité, comme chrétiens, mais aussi comme membres de la famille humaine ; et nous avons allumé une bougie en signe d’espérance.

Il n’est pas facile d’écrire ces quelques lignes pendant que les événements et les drames se succèdent. Alors prenons simplement cinq mots : la peur, l’incertitude, l’inégalité, l’éthique et la solidarité, et réfléchissons à partir de ceux-ci.

La peur : d’abord vis-à-vis de notre propre mort ou de ceux que nous aimons, une mort qui a cessé d’être une idée abstraite ou a priori lointaine pour devenir peut-être toute proche. Peur aussi qu’éprouvent tous les soignants en première ligne, mais aussi tous ceux qui rendent possible la vie de notre pays, tous ces invisibles qui nous permettent malgré le confinement de vivre. Peur en allant travailler, peur de revenir malade et de risquer de contaminer ceux que l’on aime, peur pour les plus âgés, les plus vulnérables.

L’incertitude : nous sommes confrontés à nos limites et nous n’avons aucune visibilité sur l’avenir même proche. Tous les temps sont incertains, mais notre mode de vie avait écarté l’incertitude comme condition de notre pensée et de notre vie. Partout la rationalité, marchande, financière managériale était devenue elle-même et à elle seule légitimante. À présent, le pouvoir politique doit prendre des décisions dans un domaine inconnu, non prévu, difficile à modéliser en algorithmes. Incertitudes donc sur les moyens qu’il faut utiliser, sur les libertés individuelles qui doivent, ou non, être suspendues, sur la proportionnalité des mesures, sur l’équité et la transparence des choix.

L’inégalité : dans nos conditions de confinement, entre ceux qui sont en famille et ceux qui sont seuls, entre ceux qui sont en institutions semi fermées ou fermées, isolés, handicapés, immigrés, vulnérables et les autres. Entre ceux qui peuvent télé-travailler et ceux qui doivent se rendre sur leurs lieux de travail, entre ceux qui risquent leur vie en soignant et ceux qui sont simplement confinés. Entre nos pays, confrontés à une catastrophe sanitaire, sociale et économique mais qui disposent d’infiniment plus de ressources que les pays du Proche ou du Moyen Orient, d’Afrique ou d’Asie dont les modes de vie collectifs et les infrastructures sanitaires sont autant de fragilités vis-à-vis du Covid-19.

L’éthique : « in dubio, pro malo » (dans le doute, envisage le pire) disait Hans Jonas. Nous sommes dans le domaine de l’ambigu et de son règne, ne risquons-nous pas de faire le mal en voulant bien faire et faire le bien ? Nous entrons dans un temps où ce ne sont plus seulement les critères médicaux qui déterminent les choix, mais où nous devons agir en fonction de la carence en ressources de santé. Comment faire en sorte que les arbitrages rendus nécessaires relèvent de procédures incontestables, qui se soucient de la dignité des personnes et de la justice et qui n’aient pas à être assumées seulement par les personnels soignants ?

La solidarité : apprendre à être moins individualistes, promouvoir les valeurs d’entraide, de responsabilité, de fraternité, retrouver les gestes de proximité, changer la vision de la société comme le rapport au monde, à la technique, au progrès. Savoir œuvrer pour le bien commun et non pas seulement pour ses propres intérêts, être prêts à aider les autres, les proches d’abord mais aussi les plus lointains, les étrangers. Élargir cette solidarité aux autres pays, redécouvrir que le don enrichit autant celui qui le fait que celui qui le reçoit, et puis espérer !

Ajouter un commentaire