La crise va-t-elle modifier notre rapport au travail ?

La pandémie de coronavirus a changé l’organisation du travail et le regard porté sur l’entreprise.

Analyse du père Baudoin Roger, co-directeur du département de recherche «Economie et Société» du Collège des Bernardins, à Paris.

 

Certains modes de fonctionnement et de management sont remis en question. Quel sera le monde professionnel d’après la crise ?

Le Pape François, lors de la messe en la chapelle de la Maison Sainte-Marthe, a prié ce vendredi 1er mai, en la mémoire de saint Joseph, pour tous les travailleurs afin qu'ils soient « justement payés et puissent jouir de la dignité du travail ». Un appel, plusieurs fois lancé, qui resonne aujourd’hui de manière toute particulière. La pandémie de coronavirus qui s’accompagne du confinement et de nombreuses mesures de prévention, a profondément modifié les conditions de travail.

Des adaptations ont été nécessaires, une nouvelle organisation s’est imposée, favorisant le télétravail, et certains métiers, jusque-là peu valorisés, ont été mis en lumière. Le contexte actuel nous interroge sur le modèle de fonctionnement au sein des entreprises et sur notre rapport au travail qui pourraient, au regard de la crise, être repensés. L’analyse du père Baudoin Roger,

Les rapports au sein de l’entreprise changeront au sens où cette crise remet l'humanité au premier plan. C'est l'occasion pour les managers de dialoguer, d'échanger et de reconnaître l'importance parfois méconnue des «petites mains», de salariés qui ont été longtemps ignorés, peu valorisés: les caissières, les employés de supermarchés, les éboueurs, les infirmiers et infirmières, qui n'apparaissaient que comme des effectifs ou comme un coût. A l'inverse, les salariés attendent de leurs chefs, de leurs managers, une attention accrue qui aille au-delà de la performance et qui prenne en compte leur situation personnelle. On se souviendra, après la crise, des chefs qui ont fait preuve d’attention, d'humanité, de présence y compris d’ailleurs au sein de l’Eglise. Globalement, je pense que le regard sur l’entreprise change.

Le confinement a modifié notre façon de travailler, en privilégiant le travail à domicile, avec une insistance particulière sur la technologie. Est-ce la disparition d'un certain modèle ?

Sans nul doute, les entreprises laisseront plus volontiers place à ce nouveau mode de travail. J'ai l'impression globalement que l’expérience est plutôt positive. Ce fonctionnement est, semble-t-il, source d'économies, un facteur qui amènera probablement les entreprises à aller encore plus loin dans ce sens. Néanmoins, je crois qu'il faut ne pas sous-estimer les limites du télétravail. Il conduit à réduire la séparation entre la vie professionnelle et la vie privée et, dans cette mesure, peut conduire à une intensification du travail. Un travail qui tendrait à étendre son emprise sur toute la vie. Il y a peut-être un danger qui consisterait à développer le travail à l’excès en ne prenant en compte que les économies qu’il permet sans considérer les problèmes qui lui sont associés.

Parmi ces problèmes: l'isolement social, professionnel et l'impossibilité de travailler en équipe, d'échanger, de partager ?

Tout à fait, l’entreprise est d'abord un collectif. C'est la coopération entre ses membres qui est au fondement de son activité, de sa performance et qui se construit à travers des relations personnelles, en face à face. C'est une illusion de penser que l'on pourrait, grâce au télétravail, faire des entreprises sans bureau, sans un espace où les personnes se retrouvent pour travailler ensemble.

Face à la maladie et à la mort, on observe un déplacement des priorités. Le culte de la performance semble s'estomper au profit d'un recentrage sur les fondamentaux: protection de la vie, fraternité, solidarité. Assiste-t-on à un changement de paradigme qui s'inscrirait dans la durée ?

La crise du Covid-19 vient nous rappeler que nous habitons la même planète. Nous voyons que les virus ne connaissent pas les frontières. Il en va de même pour l'eau, pour l’air, pour le climat qui sont autant de biens communs. Il va falloir apprendre à les gérer en commun. La pandémie de coronavirus nous rappelle bruyamment, violemment que l'humanité est irréductiblement solidaire. A un niveau plus micro, la crise et aussi l'occasion de vivifier des relations de proximité. En famille, par exemple, les repas se prolongent et l’on peut échanger plus abondamment. Il y a aussi plus d’attention aux relations de voisinage, aux personnes qui sont seules. Et bien-sûr, les épreuves, en particulier celles de la maladie et de la mort, peuvent être des occasions de transformations personnelles, en ce sens où elles nous remettent devant les questions centrales de l’existence. Ces épreuves peuvent être des occasions de dialogue, de paroles inédites, d’attentions et de délicatesses renouvelées, qui transforment les communautés que nous formons.

Le Pape François a appelé, à de nombreuses reprises, à promouvoir une autre culture du travail, une culture qui promeuve la dignité de l'être humain. Cette crise, que nous sommes en train de traverser, peut-elle inciter à repenser les conditions de travail ?

Il faut être prudent. On se souvient que lors de la crise de 2008, nous pensions que ça ne serait plus jamais comme avant, qu’il y aurait une transformation. Or, les modes de fonctionnement antérieurs ont très vite été reconduits. Toutefois, cette crise offrira, il me semble, l'occasion de s'interroger, sur la nature de notre rapport à la consommation, sur la manière dont nous produisons les bien dont nous avons besoin, au regard précisément de cet environnement qui n'était pas, ou pas assez, pris en compte dans notre réflexion.

Est-il important, plus encore aujourd'hui, d'intégrer la dimension spirituelle du travail ?

Oui, le travail a une profondeur spirituelle qui est d’ailleurs bien soulignée dans les prières eucharistiques. Le travail nous ouvre à une forme de communion. Et les prières eucharistiques nous indiquent qu’il faut aller au-delà de ce jeu d’interdépendances temporelles. Nous prions en disant pour «qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l'Esprit Saint en un seul corps» (PE II). Cette communion qui se réalise autour de l’autel s’enracine dans le travail des hommes, à travers le pain, fruit du travail des hommes qui est offert. Et elle n’est pas indépendante d’une communion concrète entre les hommes qui travaillent et vivent ensemble sur la même terre, sur «notre sœur la terre» dirait le Pape François. Aussi, je crois qu’il nous faut méditer, durant ce temps de confinement, sur ces interdépendances, et sur la manière que nous avons de les assumer, pour constituer des communautés, dans l’Eucharistie appelées à devenir communion. 

Entretien réalisé par Hélène Destombes 

Cité du Vatican

 

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