« Participons à la beauté de la terre »

Mgr Camiade, évêque de Cahors a adressé en juin 2020 une lettre pastorale à ses fidèles diocésains. 

 

 

Chers diocésains,

Nos comportements peuvent changer quelque chose aux désordres de la nature. Beaucoup d’entre nous le désirent ardemment. Nous en parlons souvent. Nous espérons une vie plus saine et plus en harmonie avec la terre et l’ensemble des êtres qui l’habitent. La pandémie de ces derniers mois ressemble à une alerte que nous adresse la nature. Il est bon d’y voir un signe de Dieu, un appel à changer nos modes de vie. Nous sommes appelés à convertir notre rapport à la création. Cela conduira à revoir nos comportements quotidiens, nos rythmes de vie, nos modes de consommation et nos systèmes économiques.

Redécouvrir que tout est lié :

Le pape François observe que la réaction mondiale pour lutter contre le virus Corona est signe d’espérance : « Une urgence comme le Covid-19 a été défaite avant tout par les anticorps de la solidarité. C’est une leçon qui détruira tout le fatalisme dans lequel nous étions immergés, et qui nous permettra de nous sentir de nouveau architectes et protagonistes d’une histoire commune, et donc de répondre ensemble à tant de maux qui affligent des millions de frères à travers le monde ».

Si deux tiers de la population mondiale a été confinée pendant deux mois, rien n’est impossible en matière de changement de modes de vie. Nous devons garder et cultiver cet optimisme. Il suffit de prendre conscience de notre inter-dépendance. Nous avons sans doute encore beaucoup à travailler sur nous-mêmes pour ne pas retomber dans la frénésie consumériste et pour sortir de notre individualisme. Agir en solidarité avec le monde entier, spécialement les personnes vulnérables a été une belle leçon de vie et de charité fraternelle.

En redécouvrant combien notre propre vulnérabilité est liée à la fragilité de la création, nous pouvons à nouveau nous tourner vers le Christ qui est venu nous sauver. Comme saint Paul, nous pouvons garder cette espérance en sachant que « la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu » (Rm 8,20-21).

Avec tous les chrétiens, ralentir, contempler la création sous le regard de Dieu :

Dans Laudato si, le pape François nous invite à écouter la clameur de la terre et des pauvres. Dieu, le premier, entend ces cris. Nous pouvons et devons faire monter vers Lui notre prière confiante pour que l’humanité qui a reçu la terre en gestion retrouve le sens juste de sa responsabilité et trouve la force de changer sa façon de vivre. Du 24 mai 2020 au 24 mai 2021, le pape François nous demande de vivre une « année Laudato si », cinq ans après la publication de son encyclique sur la sauvegarde de notre maison commune.

Du 1er septembre au 4 octobre, catholiques, protestants et orthodoxes du monde entier célèbrent le Temps de la Création. Le « Temps de la Création » (ou « Saison de la création ») sera un moment de ralentissement et de concentration sur ce qui compte. Pendant cette période spéciale chaque année, nous réparons et restaurons nos relations entre nous et avec toute la création. Un site internet présente cette démarche : https://seasonofcreation.org/fr/home-fr/

Cette célébration mondiale a commencé en 1989 avec la reconnaissance par le patriarcat œcuménique (orthodoxe) de la journée de prière pour la création et elle a maintenant été adoptée par la grande communauté œcuménique. Il est bon de réaliser que nous ne pouvons pas prétendre prier pour notre maison commune sans le faire dans un esprit d’unité avec tous nos frères chrétiens. Notre foi commune en la vocation de l’homme dans la création est directement contenue dans le premier article du credo : je crois en un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre.

Cette foi commune implique de reconnaître la valeur propre et intrinsèque des créatures, parce chacune a été voulue par Dieu et nous apparaît alors comme un don, un cadeau qu’on ne peut mépriser sans mépriser Celui qui nous l’a offert. On a pu oublier cela pendant des siècles de progrès technique, pendant lesquels nous imaginions de plus en plus que les créatures étaient uniquement faites pour notre utilité. Et, de fait, l’humanité en oubliant de voir en elles des cadeaux de Dieu a fini par mépriser ou ignorer Dieu lui-même. Le pape François nous invite à « regarder la création comme Dieu la regarde ».

Vivre cette année Laudato si en lien avec toute la société :

Pour concrétiser notre conversion écologique, il est nécessaire de s’y mettre à plusieurs. Le modèle même de la nature où tout est lié nous permet de comprendre que la biodiversité favorise la vie, tandis que la répétition du même (selon le modèle industriel), malgré sa puissance d’action spectaculaire, détruirait notre planète si aucune régulation externe n’intervenait. C’est ainsi, par exemple, que la multiplication du grand gibier, est la cause de nombreux désordres sur nos territoires ruraux, tandis que la diminution d’autres espèces (oiseaux, lièvres, etc.) provient à l’évidence de la violence de produits chimiques, heureusement aujourd’hui moins utilisés. Nous devons saluer les efforts considérables acceptés par nos agriculteurs pour respecter de plus en plus, de façon raisonnée ou par des choix liés aux labels bio, la nature que nous aimons tous. Personnellement, je m’émerveille sans cesse de la beauté et la variété des paysages du Lot, comme du courage, de la capacité d’adaptation et du sens de la responsabilité de nos agriculteurs.

Or, pour une conversion écologique efficace, un individu seul ne peut pas faire grand chose, mais il va trouver des solutions en favorisant des interactions avec plusieurs partenaires, en créant des petits groupes de réflexion, de prière et d’action, petits groupes réunissant des personnes d’âges, d’idées, d’origines socio-culturelles diverses. La préoccupation écologique pourrait aussi être un lieu de dialogue inter-religieux.

La créativité missionnaire de nos paroisses elle aussi dépend de l’idéodiversité (diversité idéologique ou de sensibilité) des communautés et des groupes, tout comme l’avenir de la vie sur terre dépend de la biodiversité.

L’Église prolonge la mission du Christ et vit du souffle de l’Esprit qui renouvelle la face de la terre. Dans un monde pluri-religieux et fortement sécularisé, la mission de l’Église ne peut se désintéresser du reste de l’humanité. Dieu agit sur notre terre. Un certain nombre d’élans et de réactions écologiques dans les couches les plus variées de la population peuvent être relus comme des signes de l’Esprit Saint qui travaille dans le monde. Ce sont des « signes des temps » dont Dieu est l’origine première et qui nous révèlent quelque chose du dessein de Dieu. Or, nous voyons bien que Dieu n’a pas attendu l’encyclique Laudato si pour susciter le désir du bien et un certain sens de la responsabilité commune chez beaucoup de nos contemporains. C’est une joie pour l’Église d’avoir à faire connaître l’origine divine de ce mouvement et de chercher une orientation ajustée et paisible des efforts écologiques. En retour, la transformation déjà commencée du monde qui nous entoure stimule une transformation de l’Église elle-même. Nous avançons ensemble, avec toute la société, pas en dehors, ni en surplomb. Ni nécessairement à la traine !

Notre transformation comme celle du monde, dépend en réalité de Dieu. C’est de cette vérité fondamentale que nous, chrétiens, sommes témoins. Et, en cela, nous avons un rôle libérateur à jouer. Car les ressorts de la conversion écologique ont souvent été ceux de la peur, du catastrophisme ou bien d’une conception pessimiste de la place de l’humanité sur la planète. A l’inverse, la foi chrétienne est centrée sur la bienveillance de Dieu envers ce monde (cf. Jn 3,16).

Bien situer le problème du mal dans la création :

L’homme serait-il le virus qui va détruire la terre ? Notre foi en Dieu offre un regard optimiste sans être naïf. Elle ne dédouane en rien l’humanité de ses torts ni de sa responsabilité. Nous croyons que l’origine du mal ne vient ni de Dieu ni de l’homme en sa nature propre, mais de la perversion de la créature spirituelle quand elle veut prendre la place de Dieu et se détourne du projet de Dieu pour sa création.

La douleur de la terre découle du péché des origines. Elle émane de l’expérience fautive de l’humanité. Mais la faute originelle provient de la tentation spirituelle de se faire une image dévoyée du projet de Dieu sur sa création. Une fausse image de Dieu et de ses desseins conduit à Lui désobéir sous le prétexte qu’Il serait trop sévère ou menteur. Or l’amour du Père révélé en Jésus-Christ montre que Dieu n’abandonne jamais sa créature ni sa création. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3,16).

Une part de l’humanité n’a pas découvert Dieu, n’a pas accueilli la lumière du Christ et se ferme à l’Esprit Saint (cf. Jn 1,5.10-11 ; 17,25). Cette part de l’humanité n’est pas un groupe humain particulier, mais c’est aussi une part de chacun d’entre nous qui reste à purifier, à convertir. Dieu offre sa grâce et sa lumière à tous. C’est donc ensemble, avec tous nos frères humains, que nous espérons trouver les solutions aux problèmes les plus complexes de notre époque.

Il est très important aujourd’hui de reconnaître notre complicité avec le mal. Dans l’Église, beaucoup de personnes ont renié, trahi ou caricaturé l’amour de Dieu. Cela a décrédibilisé la parole de l’Église. Nous n’en sommes pas fiers. Mais nous savons que l’Église ne fonde pas sa crédibilité sur ses discours ni sur ses œuvres mais sur la Parole du Christ. Cela nous engage à des efforts humbles, patients et tenaces pour mettre en pratique cette Parole. Jésus n’a pas promis aux disciples qu’ils seraient impeccables mais il les a appelés à l’imiter en faisant la volonté du Père : « Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 7,21).

Le mal est présent dans tout le cosmos et nous ne pouvons idéaliser aucun mouvement animal, ni végétal, ni tectonique, ni humain. Les dérèglements cosmiques, l’agressivité virale, la violence de la nature ne datent pas de l’industrialisation ni du consumérisme modernes. Mais la préoccupation écologique naît du constat que nos comportements récents ont accéléré des phénomènes destructeurs. La prise de conscience de ces processus redoutables est un signe du progrès de l’humanité, tant sur le plan de la science que sur celui de la conscience. Mais, à ce mouvement de conscientisation écologique, s’oppose une grave perte du sens de la place de l’homme dans l’univers, liée à la perte du sens de Dieu comme Créateur. Ceux qui attendent leur salut dans le consumérisme restent hermétiques aux enjeux écologiques de notre vie sur la terre.

Ecologie intégrale et souci des plus vulnérables :

Lorsque l’homme, fasciné par son pouvoir technique, cesse d’admirer la beauté de la création et n’y voit plus qu’une source de plaisir, de profit ou de pouvoir, il perd le sens du bien et se change en monstre. Dans le même élan aveugle qui lui fait détruire la planète, il en vient à mépriser sa propre nature humaine. Il joue avec le vivant comme s’il pouvait maîtriser et remodeler indéfiniment le devenir de l’embryon humain lui-même. Ou encore, n’acceptant plus sa finitude, il peut rêver de l’immortalité jusqu’à décider de l’heure de sa propre mort, en particulier lorsqu’il a peur que sa vie n’aie plus de valeur. La tentation suprême est le désespoir.

Depuis que Dieu a présenté au premier homme les créatures pour qu’il leur donne un nom (Gn 2,19), l’humanité est appelée à découvrir et à énoncer le sens de la création. Parce que l’humain unit en lui l’esprit et le corps, il a une capacité unique pour comprendre et aimer le monde créé. Aucune autre créature n’a une capacité aussi large de compréhension et d’amour de la création. L’être humain peut certes, s’il laisse son esprit céder aux tentations diaboliques, devenir un des pires facteurs de déséquilibre du cosmos. Mais lui seul est capable, à l’inverse, de comprendre le monde de plus en plus, pour l’aimer et le réparer.

Sous la motion de l’Esprit Saint, en accroissant son intelligence du regard de Dieu sur sa création, l’homme peut davantage coopérer au dessein d’amour de Dieu.
L’être humain est un artiste qui participe au déploiement de la beauté de la terre. En développant ses techniques, il révèle des potentialités du cosmos qu’aucune autre créature ne saura jamais imaginer. La condition pour que l’humain optimise la création sans la détruire est que l’homme se convertisse et s’oriente de plus en plus dans le sens de sa vocation fondamentale. La foi chrétienne nous aide à intégrer correctement la place de l’homme dans la création.

L’écologie intégrale suppose de recevoir chaque créature comme un don, qu’il s’agisse d’une fourmi ou d’une forêt, d’un massif de corail ou du plus petit parmi les humains, embryon, vieillard, personne handicapée, immigré ou clochard. La crise de la Covid-19 nous a fait reprendre conscience de la fragilité de la création. Cela nous engage au respect et au soin des plus vulnérables. Ainsi, la conversion écologique ne peut pas être une technique pure, mais c’est une expérience de fraternité. Nos comportements ont un impact sur les plus petits et les plus pauvres de la planète. Le pape François n’hésite pas à parler d’une « dette écologique » des pays riches vis-à-vis des pays pauvres.

Des objectifs diocésains concrets :

Dans le diocèse de Cahors, pour les mois qui viennent, outre la réflexion et la prière qui doivent nourrir et stimuler sans cesse notre action et la conversion de nos cœurs, après avoir entendu le conseil pastoral diocésain, je propose plusieurs axes concrets d’action :

Un inventaire des enjeux thermiques, d’accessibilité, de matériaux utilisés, de gestion des déchets et autres possibilités de progrès écologiques et humains concernant nos presbytères et autres bâtiments paroissiaux et diocésains sera réalisé. On n’oubliera pas de vérifier que les plus fragiles ont toujours leur place dans nos dispositifs pastoraux. Cet inventaire global permettra d’établir un plan d’action et de financement des adaptations nécessaires. L’isolation thermique de l’évêché est déjà prévue pour l’année 2020-2021.

Le label Église verte (voir : egliseverte.org) sera un outil de transformation auquel le diocèse et chaque paroisse devra s’inscrire et s’efforcer de progresser.

Une petite équipe de pilotage sera mise en place comme référent diocésain écologie intégrale. Ce référent diocésain assurera un accompagnement des paroisses et des services.

Chaque paroisse devra s’engager au moins sur un point prioritaire à travailler pour l’année qui vient. Et ainsi de suite chaque année. Il est nécessaire que les choix d’actions ne soient jamais posés par une personne seule, mais selon le principe d’idéodiversité, en prenant en considération plusieurs regards sur la réalité et sur les possibilités offertes.

Chaque fois que ce sera possible, on mènera des actions en collaboration avec d’autres que des catholiques engagés ou pratiquants. En particulier, la réflexion écologique concernant les bâtiments pourra être une occasion de renouveler des liens avec les mairies. Demander conseil à des membres d’associations écologiques non confessionnelles ou des spécialistes de la société civile sera un bon chemin de dialogue et de témoignage.

Ne pas avoir peur de poser des petits actes vertueux et d’y encourager.

  • Une page écologie intégrale sera créée dans chaque prochain numéro de la revue Église du Lot.
  • On fera connaître le webzine (Magazine sur le Web) de la conférence des évêques consacré à l’écologie intégrale « Tout est lié » : https://toutestlie.catholique.fr/

+ Mgr Laurent CAMIADE
Évêque de Cahors

 

 

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