Relecture des témoignages sur le travail

28/04/2017

Chaque année, à l'automne, le Réseau Saint Laurent* organise une session de théologie pastorale à Nevers consacrée à l'expérience de foi des pauvres et à la diaconie. En 2016, les groupes de personnes ont partagé et réfléchi autour du thème du travail.

Clémence Rouvier, Maître de conférences Théologicum, à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l'Institut Catholique de Paris, nous propose sa lecture du texte de Nevers.

 

En voici un extrait :

Lecture contextuelle des témoignages du réseau Saint Laurent

Ces lectures bibliques, philosophiques et théologiques sur la civilisation du travail offrent une clé de lecture aux témoignages proposés dans le document « Le travail » de décembre 2016. Elles permettent de saisir la pression qui pèse sur ceux qui ne travaillent pas ou plus ou dans des situations contraintes et précaires, qui en cela ont bien conscience de ne plus participer à cette civilisation du travail toute puissante, mais ne trouvent pas toujours ni les mots ajustés, ni les potentialités existantes, pour dire et habiter la société autrement. La mesure de l’utilité sociale et de la reconnaissance de soi sont en effet liées à la possibilité ou non de pouvoir se dire à travers une activité. Or, comme le travail écrase à lui seul toute autre forme d’activité, il empêche de manifester la visibilité d’autres formes de fécondité sociale autre que le travail stricto sensu. C’est pourquoi, l’affirmation selon laquelle : sortir du travail, c’est sortir de la société, reste encore prégnante dans les esprits, alors même que les témoignages manifestent d’autre formes d’utilité sociale et rendent compte d’une espérance.

Quelques traits caractéristiques sont à noter sur le travail à travers les mots employés :

  • Son caractère humanisant : le travail permet le développement de soi et de ses potentialités, il permet la reconnaissance et la valorisation de soi ; « ça donne de la valeur à la personne ». Coupé de ses potentialités quotidiennes, chacun ressent le risque de deshumanisation, de perte de repères, même les plus basiques, de plongée dans l’abîme. Cela s’exprime par une souffrance insupportable, car subie. A l’opposé, la reprise de confiance reflète une capacité révélée à chacun, comme l’indique l’encyclique Laudato si 127-128.
  • Son caractère relationnel : il garantit le lien avec autrui, et ce faisant le lien avec le monde. « Je voudrais bien retravailler pour construire un monde relationnel ». Ici l’exemple du travail de la mère de famille est significatif. Il renvoie à la vocation familiale. Le vocabulaire utilisé pour l’accouchement - « le travail commence » - et celui qui qualifie la famille - « bâtir une belle famille » -  font du travail, comme lien familial, une mission. Le modèle marial est alors évoqué comme une aide dans le combat quotidien du travail éducatif mené par la mère de famille. Ici encore, dans le même esprit, le travail robotisé ne pourra jamais remplacer le travail humain à cause de la relation vécue qui est jugée irremplaçable. C’est cette relation qui est constitutive des effets bénéfiques du travail. De même, la thématique du travail lié à la mission cher à saint Paul en 2 Th 3, 7-10 est repris du point de vue de la charité : « Porter l’amour et aimer et aller porter sa parole et tout ce qu’il nous a donné pour que tout soit beau, tout ce travail-là, c’est un travail énorme qu’il nous a laissé. »
  • Son caractère digne : le sentiment d’intégrité est lié au travail, sans lequel chacun estime qu’il est dénigré, rabaissé, jugé indigne d’appartenir à la société actuelle. Avec un travail, le sentiment d’avoir sa place est premier, d’appartenir au corps social comme un de ses membres, en cohérence avec la théologie paulinienne des membres et du corps de1Co 12. C’est pourquoi, quand on travaille, « on se sent comme tout le monde », sinon il y a un sentiment d’exclusion du corps. 
  • Son caractère exigeant : le travail rend responsable vis-à-vis du monde et de la nature qu’il s’agit de faire croître, ce qui fait écho au texte de Siracide 38, 24-35 dans lequel il est dit que les métiers manuels affermissent la création éternelle. Il rend aussi responsable vis-à-vis du prochain, car participer à une tâche active, c’est prendre part à cette action collective en vue d’un bien commun auquel chacun entend participer. « Si on ne travaille pas l’humanité peut se dégrader, parce qu’on n’entretient pas ce qui a été donné. » « Que ça s’accorde bien les uns avec les autres. » selon les charismes de 1 Co 12.
  • Son caractère moral : travailler, c’est empêcher l’oisiveté de s’installer avec ses aspects négatifs en termes de comportement. « Les démons reviennent ». On retrouve ici un trait de la théologie biblique du travail : la parabole de la fourmi Pr 6 ; « Le paresseux se soustrait au travail manuel. » Pr 26, 25 ; « L’insensé s’en fatigue. » Ecc 10, 15 ; « L’impie s’en exempte. » Ps 73 ; mais surtout l’influence protestante sur le rapport travail/oisiveté, puisque le travail est compris comme un mandat divin au point que la notion de vocation devient synonyme de celle de profession, s’accompagnant d’une remise en cause de l’oisiveté, particulièrement celle des moines[1].
  • Son caractère sacrificiel : le loisir est vécu comme l’authentique expression de soi par rapport à un travail vécu comme sacrifice social. Travailler, c’est d’une certaine manière sacrifier une part de soi que l’on voudrait préserver de la souffrance, ou sacrifier une part de sa liberté quand le travail n’est pas choisi, ou encore sacrifier une part du gain que l’on devrait avoir au regard de la justice sociale. « Si chacun pouvait travailler dans ses compétences, dans l’amour de ce qu’il aime faire, ça changerait beaucoup de choses. »  « Quand on va travailler au juste prix de son travail, ce qui est normal, et quand on voit des footballers payés un salaire avec lequel un ouvrier pourrait vivre 30 ans, ce n’est pas normal ! » En Sir 38, 24-35, la sagesse du scribe s’acquiert à la faveur du loisir, ce qui lui laisse la possibilité de siéger au conseil du peuple. L’inégalité sociale est bien au cœur de ce ressentiment d’un sacrifice injuste.
  • Son caractère libérant : le sabbat[2] comme cessation d’activité renvoie à l’idée selon laquelle l’homme n’est pas esclave de son travail (Ex 20, 8-11 ; Dt 5, 12-15), aussi important soit-il. Il libère un espace sacré dévolu à Dieu (Ex 31, 13). La notion de liberté est proposée comme un don de Dieu : « Dieu nous a laissé la liberté, liberté chérie ! », un don qui demande d’accorder le travail et son usage à son caractère libérateur sans devenir dépendant du travail ni d’une déformation de ce dernier.

 

[1] Liliane Crété, Le protestantisme et les paresseux, le travail, les œuvres et la grâce, Paris, Labor et fidès, 2001.

[2] G. Billon, 539 mots pour goûter la Bible, Paris, Mame, 2016.

 

* Le réseau Saint Laurent met en relation des groupes chrétiens diversifiés qui partagent en Eglise un chemin de fraternité et de foi avec et à partir de personnes vivant des situations de grandes pauvreté et d'exclusion sociale.

Retrouvez le texte de Clémence Rouvier en intégralité ici.

© Crédit Photo : La Croix

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